27
Juin
08

La Vache

Lors de mon séjour labourable en France, où je travaillais comme professeur assistant de portugais, j’ai souvent souffert du racisme. Dès les premiers mots que j’ai échangés avec ma professeuse superviseure (appelée dorénavant tout simplement « la Vache »), j’ai su que la coexistence entre nous n’allait pas être simple.

Le 4 octobre, vers 8h, je suis arrivé au collège où j’allais travailler pour faire signe que j’étais là. Je me suis présenté au directeur, à mes futurs collègues et à ma professeuse superviseure, à qui, hypothétiquement, je devais aider. Moi, voulant lui donner une bonne impression, j’ai utilisé toute la sympathie qu’a pue m’inculquer ma culture brésilienne. Notre première conversation a pourtant été ainsi :

Moi : Bonjour, Madame. Enchanté de faire votre connaissance.

La Vache : Bonjour.

M : Je voudrais me présenter. Je suis votre nouvel assistant de portugais langue étrangère.

V : Ah, vous êtes donc Maïkon, n’est-ce pas ?

M : Oui, Madame.

V : Avant tout, sachez que vous êtes là pour m’aider, pas le contraire. M’aider avec n’importe quoi n’importe comment n’importe quand. J’ai déjà eu plusieurs assistants et tous m’ont causé beaucoup de problèmes, surtout ceux qui étaient brésiliens, car ils étaient tous des paresseux et incompétents. J’espère que vous ne le serez pas.

M : Ben… (quoi dire dans une situation pareille ?)

Moi, j’ai dû pensé à basse voix : Maïkon, sois le bienvenu, putain !

Notre conversation a continué et la Vache m’a expliqué, avec une amertume infinissable, tout ce que je devais savoir pour faire mon travail bien fait.

Le même jour, fin d’après-midi, je suis rentré chez moi avec les pensées à toute vitesse : mon travail était plutôt de professeur (quasiment) et pas d’assistant comme on m’avait prévu. Pas de problème pour le boulot proprement dit. Je n’ai pas peur de travailler. Mais ce qu’elle m’a laissé bien clair c’était qu’elle voulait un assistant dans le sens d’aider, pas dans le sens d’apprentis, ce qui était en fait pourquoi j’étais venu du Brésil. Me voilà donc arriver chez moi complètement désespéré et travailler d’arrache-pied au-dessus des cours de la semaine.

Le lendemain matin, lors du déjeuner, au coin prof du restaurant du collège, elle s’est tournée vers moi, m’a lancé un regard âpre et m’a posé la question suivante :

V : Pourquoi est-ce que tous les travestis du monde sont brésiliens ? Pourquoi est-ce que tous les hommes sont des coureurs de jupes et les femmes des putes ?

Détail menu : on était tous (les professeurs du collège) assis à la même table ronde.

Silence absolu parmi tous les professeurs. Leur visage hébété et hagard était déjà tout signifiant.

Moi, j’ai dû me contrôler pour ne pas escagasser la Vache. Néanmoins, j’avais besoin de me défendre à la hauteur de son offense, pour qu’elle sache que je n’étais pas venu du Brésil pour engolir sapo (quelque chose comme « avaler des crapauds », c’est-à-dire, accepter soumis à ses offenses).

M : Ben, j’imagine parce que là-bas on a déjà passé par une vraie révolution sexuelle, de façon que les gens n’ont pas de faux moralismes et ne sont pas d’hypocrites de merde comme ailleurs ! Le plus important c’est s’accepter et être heureux.

Le ris contenu entre tous a été assourdissant. La Vache ne s’y attendait pas. Elle m’a jeté un regard machiavélique, s’est levée et s’en est allée sans avoir fini son repas.

Avant même qu’elle soit complètement sortie de la cantine, les autres professeurs s’écriaient déjà : Bravo ! Excellent ! Bien dit, elle le méritait ! Ce fut donc un grand vacarme. Dans ce moment-là, j’ai découvert que la Vache était haïe par tous. Moi, je me suis senti un peu soulagé et j’ai décidé de ne lui parler que pour le nécessaire au sujet des cours.

Il s’est passé qu’à partir de cet épisode-là j’ai fait pas mal d’alliés et une grande ennemie : Madame la Vache, comme elle était devenue connue parmi les autres professeurs !

Il est sûr que ma vie s’est bien compliquée depuis alors. À chaque allée au collège j’en revenais avec plus de travail (non nécessaire), de problèmes et de tracas. Pendant le trajet de retour, je venais plein de rage. La seule chose à laquelle j’arrivais à penser c’était d’empaller la Vache et en faire un bon barbecue. Putain de vache !

Mes jours étaient de plus en plus détestables. En ton de vengeance, la Vache faisait tout ce qui était à sa portée pour rendre ma vie insupportable : des petits commentaires sarcastiques et trop racistes, disséminait des faux commérages sur moi parmi les élèves, a distribué mes horaires de telle façon que je devais passer presque toutes les journées au collège (alors que tous les autres assistants que je connaissais, soit dans mes établissements d’enseignement, soit ailleurs en France, ne travaillaient qu’un ou deux jours par semaine justement pour optimiser leur temps). Affreux !

Disons que j’ai souffert à cause de la Vache.

Au bout de mon sixième ou septième mois de travail, je ne la supportais plus et, après y avoir beaucoup réfléchi, j’ai décidé de démissionner. C’est donc qu’un bon jour, à la fin de mes cours de l’après-midi, je suis allé au bureau du directeur, je lui ai tout raconté et je lui ai communiqué que j’allais partir. De façon surprenante, il m’a dit qu’il me comprenait (jusqu’aujourd’hui je ne sais pas pourquoi) et que ça ne lui posait pas de problèmes. Le plus important était mon bien-être. J’ai donc démissionné et un mois après, ne pas ayant trouvé du boulot et sans un sou, je suis retourné au Brésil.

L’année dernière, j’ai reçu, sur mon ancienne boîte de réception, un mél du secrétaire pédagogique d’Auvergne, à qui à l’époque j’ai dû rendre personnellement une lettre avec tous les motifs par lesquels j’avais démissionné. La lettre racontait que La Vache, après s’être soumise à une enquête auprès ses collègues, élèves et anciens assistants, avait été renvoyée.

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13 Responses to “La Vache”


  1. juin 27, 2008 à 1:12

    Je suis navré que tu aies eu affaire avec ce style de personne méprisable mais malheureusement trop fréquent en France ou ailleurs!
    La chute de ton histoire me rassure, et dis-toi que tu y es sûrement pour beaucoup! donc tu as eu ta revanche jejeje

  2. 2 ticinosam
    juin 27, 2008 à 10:56

    engolir sapo.

    belle expression Maikon! je vais en faire tresor pour mes amis bresiliens ici en nouvelle zelande.
    et quelle repartie!

    en analysant son attitude je me dis que:
    la vache au fait etait en train de te draguer a fond, etait eperdument amoureuse de toi et le soir, seule dans son etable, regardait des soap opera bresiliennes en t’imaginant lui broutter le gazon.
    j’espere qu’on peut ecrire ca sur le blog…… le gazon. c’est pas vulgaire!
    vive la revolution sexuelle!

  3. 3 seden
    juin 27, 2008 à 11:32

    Bel article, un français coloré qui fait sourire, désolé que tu est du démissionner pour mettre un terme a cette situation, ne disposais tu d’aucune option ? Type un référant quant a ton affectation ?

    Dommage en tous les cas, comme le dis Guillaume, les « personnes méprisables » ne sont pas l’apanage de la France, remarque que si tel était le cas cela ne me gênerai pas a l’exces entendu l(e) (mauvais) exemple ainsi donné.

    *soupire*

    C’est du passé soit que les regrets n’y changes désormais rien, si tu dois repasser par la France j’espère bien que ton séjour ce passe autrement mieux.

  4. juin 28, 2008 à 2:10

    tu aurais du en faire un asado de la Vache, quoi que ça aurait p’tre été dur comme bidoche….

  5. 5 Vlad
    juin 28, 2008 à 12:30

    Heureusement que tu n’as pas fait le barbecue car stupide et chiante qu’elle a l’air d’être elle t’aurais aussi pourri la digestion à mon avis…

    Quel flegme et quelle patience quand même, je suis étonné, tu tournais à quoi pour tenir et rester calme ???? 😛

  6. juin 28, 2008 à 2:15

    bienvenu ici monsieur l’empaleur 🙂

    Je crois que tu as raison pour la parilla 🙂

  7. 7 Vlad
    juin 29, 2008 à 9:20

    m’ci m’sieur 😛

  8. 8 little-abus
    juin 29, 2008 à 2:41

    D’accord avec Ticinosam, ah ha ha, le charme brésilien sans doute !!!

  9. juillet 12, 2008 à 1:42

    Et je note l’utilisation du verbe escagasser… à très bon escient; une autre variante marseillaise, plus méchante, eut pu etre estramsser estramasser.
    Les profs sont parfois comme cela, souvent passionnés et passionnant mais parfois aigris et jaloux de tout.

  10. juillet 14, 2008 à 12:38

    D’ac, merci. Je vais l’utiliser certainement. En fait, j’ai mis ce « escagasser » en ton hommage!

  11. juillet 14, 2008 à 7:30

    Merci, j’avais noté le clin d’oeil!
    Oups j’en profite pour corriger mon commentaire: la variante est estramasser.


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