Posts Tagged ‘Récit de trek au Ladakh

06
Oct
08

Récit de trek au Ladakh – 2

Au quatrième jour de trek, le soleil tape fort et tant à cause de cela que de l’altitude, C. attrape des saignements de nez. Le terrain est en pente douce, l’arrivée de l’étape se trouve dans ce que nous nommerions chez nous un haut alpage : troupeau de yaks gardé par un vacher qui dort dans un enclos de pierres rudimentaire. Un panneau solaire brille sur le toit mais le haut des murs est recouvert d’une couche de bouses séchées, combustible pour l’hiver (plusieurs années avant, dans la « plaine » de Nimaling, nous avions été repoussés par l’odeur de toute cette merde de yak entassée autour d’un abri de drogpa). A cinq heures, notre guide, Sarfaraz, nous accompagne chez le gardien du troupeau, qui n’a pas seulement des yaks, mais aussi des moutons et des chèvres pashmina. Incroyable rencontre de deux mondes : nous avec nos polaires et nos chaussures de montagne (sans appareil photo quand même…), et notre hôte, tellement affable, tellement souriant, visiblement tellement heureux, qui passe l’été dans ce minuscule terrier où il a accumulé des outils qui lui viennent d’au moins, dit-il, dix générations. Au centre : une masse beige qui ressemble à un animal blessé, mais c’est en réalité la peau de mouton qui lui sert à barater le lait et qu’il agite vigoureusement à intervalles réguliers. Le beurre est ensuite séparé du reste qui devient la base pour faire le fromage, d’abord chauffé au feu de bois de manière à produire une sorte de sérac, ensuite séché dans des sacs qui pendent aux murs.

Dans un coin, figure le classique instrument pour faire le thé au beurre, et le long d’un mur, dans un recoin sombre, en miniature, tout l’essentiel de la puja : un livre de prières à côté de trois coupes prêtes à recevoir l’eau et l’huile. Ici, la puja, rituel bouddhiste, plus que dévotion religieuse est manière de rythmer la journée. Près de cet autel, la jarre qui contient le beurre. L’homme rieur nous donne de son fromage séché sous forme de petites boules irrégulières et dures qu’il faut mâcher plutôt que croquer, ou bien que l’on peut faire fondre dans la soupe (thukpa).

C’est à l’extérieur, dans la petite cour attenante, dans un abri formé par trois murs et ouvert aux vents, tapissé de couvertures de laine de yak et de peaux de moutons, qu’il dort. L’enclos pour les bêtes (un pour les yaks et les dzos – obtenues par croisement entre yak et vache – et un pour les moutons) est plus vaste, son sol est formé des entassements d’excréments des bovins depuis les dix générations dont le petit homme rieur nous a déjà parlé. Nous assistons à la traite des dzos, une douzaine de bêtes, donnant chacune trois litres de lait par jour. L’été rapporte à notre hôte quatre-vingt dix kilos de beurre de yak qu’il peut revendre un bon prix au marché de Leh. Il préfère nettement cette existence à la solution qui consisterait à travailler à Leh, il souhaiterait passer le relai à ses enfants, lesquels hélas, comme partout, rechignent à ce mode de vie.

Quelle est la signification d’avoir vu cela ? Si demain nous devions mourir (par exemple dans un accident d’avion), quelle aura été la signification du fait que cette vision d’un autre temps, d’un autre monde soit entrée dans nos têtes ? Je disais : sans appareil photo, pour des raisons de politesse, mais quelle signification cela aurait-il eu de « prendre des photos » ? Pour faire quoi ? pour montrer quoi ? des ustensiles usés ? des murs sales ? A quoi bon ? Pour quelle fin ? Le caractère vain de l’effort à se saisir du temps au travers d’un objectif photographique apparaît ici dans toute son ampleur. La photo, c’est la finitude. A quoi sert-elle quand on est confronté au gouffre abyssal du temps, quand on parle de dix générations accumulées sans que peu de changements aient eu lieu dans les pratiques liées à la vie de tous les jours (si ce n’est un panneau de solaire branlant qui ne sert qu’à éclairer une lampe).

23
Sep
08

Récit de trek au Ladakh -1

Depuis que les voyages s’organisent à l’autre bout du monde, vers des endroits souvent inaccessibles par des moyens de transport motorisés, on a baptisé « treks » les marches de plusieurs jours, en général avec guide et portage (par porteurs humains – au Népal – , chevaux – en Inde – , ânes ou yaks – au Tibet -) qui mènent d’un point à un autre en franchissant le plus fréquemment des zones de montagnes arides ou de plates étendues de désert.

Le Ladakh est un pays rêvé pour le trekking.

On y va pour l’altitude,

pour les sentiers abrupts qui serpentent parmi les roches, pour les descentes dans les herbages, les huttes de pierres des nomades, les gompas accrochés aux promontoires d’un ciel éternellement changeant, la population rieuse et accueillante qui dit toujours « Djulé » en guise de salut, les gorges, les rivières, les arrivées dans les villages, cernés de champs dont le vert vif contraste avec la pierre jaune ou rouge des montagnes sèches. Les pays ont leur couleur. Quand on atterrit à Lyon, on voit bien que la France est bleue. L’Inde, elle, est rouge. Que ce soit dans la plaine et les villes (oriflammes hindouistes, saris éclatants) ou que ce soit dans les montagnes et les campagnes (rouge de la terre sèche).

Je ne connais pas directement les techniques de méditation, mais ce que je sais, c’est que ce genre de marche s’apparente à une longue méditation sur deux pattes…

Le premier jour est en général le plus dur : il consiste à se mettre en jambes et en souffle.

On part en général de relativement bas (en l’occurrence, depuis Phyang, près de Leh, à 3500 mètres) d’un fond de vallée où les blés ne viendront à maturité qu’en septembre. Et on remonte interminablement la rivière jusqu’à ce qu’elle soit torrent et qu’on la franchisse en équilibre sur un pont de lattes branlantes. Nous sommes escortés par les cinq petits chevaux loués, conduits par leurs poneymen, et par un guide. Qui préfère les tongues en plastique aux solides chaussures de montagne. Petit, rablais, la casquette enfoncée sur les oreilles, il évoque ses expéditions passées avec passion, comme la dernière qu’il a faite, celle du Parang la, qui va jusqu’au Spiti, la plus belle de toutes mais où on doit voiler les yeux des chevaux pour leur éviter d’être éblouis par l’éclat des glaciers, ou bien celle du Junlam, où il a dû rebrousser chemin parce que le débit des rivières était trop fort.

Le contact avec l’altitude, l’ascension lente et continue nous épuisent. Le camp de cette première étape n’est pas fastueux, mais il possède l’essentiel : l’eau et l’herbe verte pour les chevaux. Notre installation dérange une famille de marmottes qui finira bien par profiter des quelques miettes que nous allons laisser (savez-vous que les marmottes des Alpes ont trop de cholestérol car elles se nourrissent entre autres des bouts de gras de jambon que laissent les marcheurs ?). Un aigle passe. Les chevaux broutent leur herbe. Le soir venu, quand une petite pluie brouillera la netteté des sommets, nous nous réchaufferons d’un repas de légumes et de riz sous la tente du guide et du cuisinier.

Le sommeil vient ensuite, entrecoupé de réveils. Il arrive qu’on ait du mal à se rendormir : l’altitude cause une altération du souffle qui donne l’impression d’étouffer juste au moment où l’on va sombrer dans le sommeil, on se réveille alors en suffoquant comme si l’on sortait d’une apnée et qu’il faille avaler une énorme goulée d’air avant de replonger.

Souvent un doliprane aide à s’endormir. Eviter autant que possible les somnifères qui laissent groggy trois heures plus tard, ne sachant plus où on est et ne pouvant plus retrouver le sommeil jusqu’aux lueurs du petit matin.

C’est à partir du deuxième jour que les choses vont mieux aller, vos jambes se sont faites à la rudesse du chemin, et votre souffle a trouvé son accord avec les pulsations ralenties de votre cœur. Vous commencez à ressentir comme un plaisir l’entrechoc rythmé qui a lieu entre la semelle de vos chaussures (de bonnes chaussures évidemment, je conseille des Meindl) et le sol dur qui sonne mat. Le contact avec la pierre devient même plus amical qu’il n’était au premier jour quand chaque caillou vous semblait hostile. Il suffit de prendre le bloc solide sous son bon angle et d’y poser le pied à plat, avec fermeté, mais sans brusquerie. La traversée des minces cours d’eau se fait de la même façon : si vos semelles sont dures, elles se poseront avec sûreté même sur l’arête d’une pierre, et si elles sont assez souples, elles vous permettront de quitter cette arête comme si vous la survoliez, avant de pouvoir sauter sur un galet plus plat et ainsi de suite évitant de trébucher, ce qui aurait pour fâcheux effet de vous faire mettre un pied dans l’eau et peut-être – qui sait ? – de mouiller votre chaussette, ce qui, vous l’avouerez, est bien le pire désagrément du trekkeur. Quant à votre sac sur le dos, il se fera moins lourd, d’abord objectivement parce que vous consommez peu à peu son contenu (et en particulier l’eau qu’il contient), mais aussi parce qu’il se fera de mieux en mieux à la géographie de votre dos. Le soin que vous aurez eu à le sangler convenablement (une sangle au niveau de la poitrine, une autre à celui de la taille) vous évitera le ballottement douloureux pour vos omoplates.

C’est désormais comme si le chemin lui-même venait à votre rencontre. Votre tête se vide. Les dernières pensées qui l’habitent encore ne viennent que pour un moment affleurer votre esprit, chassées immédiatement par d’autres, puis laissant la place à plus rien si ce n’est au rude souci d’avancer et d’atteindre un point lointain où déjà s’ébattent les chevaux…

En route nous avons rencontré une file de touristes indiens redescendant du col et ayant donc choisi de faire cet itinéraire dans la direction opposée à la notre. Notre guide nous dit que c’est la première fois qu’il rencontre autant d’Indiens des villes à l’assaut de ces montagnes : les choses seraient-elles en train de changer et les Indiens eux-mêmes à leur tour deviendraient-ils sensibles aux joies du trekking ? Ils venaient de Bombay… C’était curieux et troublant de voir de belles Indiennes ayant troqué leurs saris contre des habits de montagne, et qu’il est doux le frais gazouilli de la langue Hindi parlé par une voix féminine !

Ce deuxième jour aura donc été plus facile que le précédent, en dépit de l’altitude toujours plus haute. Cela se traduit par une relative fraîcheur au moment de monter la tente. Une sieste viendra pourtant nous cueillir… tandis que le vent qui s’est levé fait claquer les parois de toile comme les voiles d’un bateau. Le temps ici change chaque demi-heure, une mini-tempête succède à la chaleur d’un soleil lourd. Les nuages défilent et certains se perdent en route en s’accrochant aux sommets environnants comme des loques déchirées. La neige qui est là-haut varie de la lumière étincelante au gris un peu triste qui vient du reflet de la pierre.

Au loin, des rideaux de pluie pendent des matelas de nuages amoncelés au-dessus de l’Indus.




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